Camille Galap. Au Havre, port d’attache

Camille Galap. Au Havre, port d’attache - Libération

(Photo Edouard Caupeil)

LILIAN ALEMAGNA 4 FÉVRIER 2014

SÉRIE «LES ASPIRANTS MAIRES» Champion de karaté, ce biologiste PS veut créer la surprise dans cette ville UMP.

Il se tient assis sur le bord du siège en velours bleu marine. Un brin mal à l’aise. Au premier étage de ce petit café havrais, l’ambiance c’est «cabanon de pêcheur avec vue sur la Manche». Jazz en fond sonore. L’exercice intimide Camille Galap. A la poignée de main ferme et franche de ce presque quinqua, on avait pourtant misé sur un type débordant d’assurance. C’était sans compter que le gars solide et bien bâti débute en politique. Le tête de liste socialiste à la mairie du Havre est un gaillard proche du double mètre et du quintal. Le genre de candidat mastoc sur lequel les passants se retournent. Et pas seulement parce qu’il est noir. Au Havre, Galap est connu – et reconnu – pour avoir présidé l’université pendant sept ans. Sa carte au Parti socialiste, il l’a depuis un an.

Quand il parle, l’homme ne détourne pas le regard. Il croise les mains. Il maîtrise ce qu’il dit sans trop d’écart de langue de bois. Puis, il rit. Un grand rire sonore pour se remettre à l’aise. Et maîtriser une certaine angoisse. Deux heures plus tard, à son équipe qui lui fait remarquer qu’il n’est pas «un candidat anxieux», il répond entre deux noix Saint-Jacques : «Parce que je ne le montre pas.» «Camille ne communiquera pas son stress, confirme Estelle Grelier, députée PS de Seine-Maritime. Il a le souci de préserver l’autre, quelles que soient ses douleurs personnelles.»

Le garçon est avenant. «Un type qui a le goût des autres», le décrit Grelier qui l’avait appelé en 2012 pour présider son comité de campagne à la législative. C’est quelqu’un qui souhaite devenir maire parce qu’il a un projet de «développement économique» et de «mixité sociale» pour sa ville mais surtout parce qu’il veut que d’autres se disent «c’est possible». Qu’il n’y a pas de raison, quand on est de couleur et d’origine modeste, d’être dans une «posture d’autocensure», dit-il avec un très léger accent antillais.

Comme lorsque, encore étudiant, il enseignait les maths à des gamins réorientés dans un lycée des métiers. Comme lorsqu’il est devenu le premier docteur en biologie de l’université du Havre. Ou, en 2005, lorsqu’il est élu à la présidence de cette même université. «Au premier tour», prend-il soin de préciser. Les logements étudiants dans des conteneurs pour bateau, qui attirent la curiosité des médias, c’est lui.

Prendre Le Havre, cet ex-bastion PCF passé à droite en 1995, paraît impossible même si la ville vote à gauche lors des scrutins nationaux. Comme l’était au départ les chances de Galap d’être désigné tête de liste PS pour ces municipales. Lui, la «personnalité de la société civile», a su faire un parfait usage de ces primaires citoyennes. Quitte à brusquer le rude appareil socialiste de Seine-Maritime, fief de Laurent Fabius.

Le 13 octobre 2012, toutes les caméras sont braquées sur Marseille et les minibus pour électeurs de Samia Ghali. A l’autre bout de la diagonale, Galap est élu dès le premier tour de cette autre «primaire de conquête», ouverte aux encartés PS comme aux simples sympathisants. Quand son concurrent, Laurent Logiou, vice-président de la région dispose de l’appui de la section, Camille Galap mobilise dans les quartiers populaires. 1 500 votants. Une victoire à près de 58%.

Mais un appareil politique, ça n’aime pas se faire bousculer. Au nom du non-cumul et du «renouvellement» qu’il a promis, Galap refuse de placer son concurrent et d’autres hauts responsables PS en position éligible. Laurent Fabius l’appelle. L’engueule. Il ne bouge pas : sa liste est rejetée par les militants de la section. Il dit prendre «du recul». Est à deux doigts de se barrer. Mais après «discussions» avec la direction nationale du parti, il reste. Sa liste aussi. «J’ai été élu sur des principes. Le PS m’a entendu, dit-il. J’ai toujours poussé les portes, c’est dans mon tempérament.»

Il aurait de quoi en faire des caisses sur son «ascension sociale». Mais il ne nous sortira pas le couplet mélo. Havrais de naissance, il évoque son enfance en Guadeloupe entre un père douanier et une mère au foyer, tous deux Martiniquais. Puis son retour «dans l’Hexagone» après le bac : Toulouse, puis Le Havre. Il parle beaucoup de son sport : le karaté. Plusieurs fois champion de France universitaire, Camille Galap a même côtoyé en équipe nationale l’ancienne ministre UMP Chantal Jouanno lorsqu’il était capitaine de la sélection étudiante.

«Sur un tatami, il y a des règles. On se salue, on se respecte, on peut se donner plein de coups entre les deux, s’amuse-t-il, comme un écho au monde politique. Et il n’y a plus de différences entre les gens.» On comprend mieux la rigueur qui guide son «envie de faire».Il ne boit pas d’alcool, est catholique pratiquant. Sur sa vie privée, il garde une distance saine. «Il y a chez lui une séparation avec ce qui le touche comme avec sa vie personnelle. Il n’est pas dans le grand déballage. C’est une vraie solidité», observe Grelier.

On saura juste que sa femme, originaire de Guadeloupe, ex-agent hospitalier, à la retraite, «a beaucoup compté dans la structuration» de son parcours et qu’elle «s’est beaucoup sacrifiée». En revanche, il aime parler de la réussite de ses enfants. Yohann, 25 ans, est ingénieur logistique chez Total en Alsace. Jennifer, 22 ans, ex-escrimeuse de haut niveau, travaille à TV7 Bordeaux. Maëva, 17 ans, en terminale S, est «passionnée de danse», souligne son père.

Le 21 avril 2002, lorsque le visage de Jean-Marie Le Pen s’est affiché, ses deux aînés lui ont demandé si la famille allait «devoir partir». «Comme on est tous un petit peu coloré», se permet-il avant d’éclater de rire. On lui demande alors si, dans cette campagne, sa couleur de peau est un handicap ou un atout. Il redevient sérieux, écarte la question : «Le Havre est une ville cosmopolite. Etre de couleur est quelque chose de naturel. Les gens m’interpellent sur mon projet. La couleur de peau passe au second rang.» Il refuse de la jouer «Obama Normand». Tout juste livre-t-il ses anecdotes, sans s’appesantir sur un racisme trop ordinaire. Comme ce jour de visite de Nicolas Sarkozy, époque ministre de l’Intérieur, où la police lui demande, à lui, le président d’université, un coup ses papiers, un autre d’enlever son blouson. Ou bien la fois où une agence immobilière lui assure qu’elle n’a pas de logement avant qu’il ne lui passe un coup de fil comme «maître de conférence à la recherche d’un nouvel appartement». Elle lui fixe rendez-vous. «J’y suis allé pour lui dire que je n’en voulais pas. La prochaine fois, elle se méfiera.» Vexé ? D’un geste rapide, il passe sa main droite au-dessus de son épaule : «Ça me passe là.»

Photos Édouard Caupeil

EN 5 DATES 18 octobre 1965 Naissance au Havre. 1986 Champion de France universitaire de karaté. 1996 Docteur en biologie. 2005-2012 Président de l’université du Havre. Octobre 2013 Elu candidat socialiste à la mairie du Havre.

Lilian ALEMAGNA

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