Monsieur le Président,
Mes chers collègues,

Après la sommation, l’exécution. Après de longues et récurrentes périodes de chômage technique pour l’une des activités historiques de la Haute-Normandie, sans qu’aucune relance économique ne soit envisagée, voici donc venu le temps de la suppression d’un millier d’emplois à l’usine Renault de Sandouville, ainsi que des centaines en suspens pour bon nombre d’entreprises sous-traitantes. La rentabilité à outrance a donc bien sa place au cœur du royaume de l’argent fou.
Cadences, efforts, mobilisation, les salariés de Renault ont toujours démontré combien ils aimaient leur métier en faisant aboutir des projets aussi ambitieux que les derniers véhicules de haut de gamme de la marque au losange, patrimoine industriel régional. Le contexte est difficile, mais on ne peut pas concevoir qu’une grande marque française développe autant ses unités de création et de production dans l’Est de l’Europe, où des centaines d’emplois d’ingénieurs-chercheurs et d’ouvriers sont en recrutement, et qu’il sacrifie dans le même temps autant d’emplois en France.
Moderniser et réformer, oui certainement ; supprimer et étouffer, nous ne pouvons collectivement pas l’accepter. Le soutien public est important, la mobilisation des acteurs locaux n’a jamais failli quand les conditions de réciprocité d’engagements le permettaient. Aujourd’hui, ce n’est pas encore un effort à fournir mais de justes décisions qu’attendent les salariés. Sans attendre 2012. Sans attendre la maigre récompense du développement d’un utilitaire. Sans attendre un plan de reclassement hasardeux ou de demi-solutions. Quand un tiers de vos ressources disparaît, comme actuellement à Sandouville, alors les ouvriers ou les employés de classe moyenne deviennent en quelques semaines des salariés précaires. Ce n’est pas acceptable.
Il n’y a pas à choisir, avec la plus grande responsabilité que nous devons conserver en tant que décideurs publics et politiques, entre l’actionnaire et l’ouvrier. Certes, avec réciprocité, l’un n’est rien sans l’autre dans ce système financier dérégulé. Mais le fondement de notre engagement reste et restera l’outil de travail et la dimension humaine primordiale qu’il faut avant tout respecter. La confiance doit revenir, pour les employés comme pour les investisseurs. Le marché du travail doit s’humaniser et cesser de dériver vers un triptyque infernal rentabilité – licenciements – délocalisations.
Il y a quelques décennies, les trois quarts des milliards échangés quotidiennement sur les places financières étaient destinés à l’investissement dans le cadre d’une politique industrielle orientée et ambitieuse. Aujourd’hui, ces mêmes trois quarts font l’objet d’une spéculation sans qu’aucune dimension humaine et sociale ne soit prise en considération, alors qu’elle est la base de tout développement économique apaisé.
John Keynes, réveillez-vous, ils sont devenus fous. « Si on laisse faire le marché, il y a peu de chance d’atteindre un optimum économique. Aussi le gouvernement doit fournir un ensemble d’incitations au marché, à travers des politiques économiques budgétaires et monétaires, afin d’arriver au meilleur état possible ». Ces quelques mots de pure théorie économique, du niveau de première année de fac, sont cruellement d’actualité et doivent être à nouveau étudier à l’Elysée. Et pourtant ils ont presque un siècle. Il serait temps de remettre de l’ordre dans un système arrivé, une énième fois, à bout de souffle, où les pourfendeurs de l’interventionnisme public deviennent du jour au lendemain eux-mêmes d’ardents acteurs de ce qu’ils rejetaient hier. Le marché n’est pas capable de se réguler lui-même. Les déséquilibres sont réguliers et les crises financières répétées. C’est bien le signe de son incapacité à s’autogérer sans conséquences dévastatrices.
C’est un mal qui concerne pourtant aujourd’hui le monde : guérir plutôt que prévenir. Nous n’avons pas à porter de hautes ambitions, ici, au Conseil Régional de Haute-Normandie. Nous ne changerons pas à nous seuls ce marasme économique international. Mais notre rôle est de commencer à le faire sur notre territoire. Il n’y a aujourd’hui, pour Renault comme pour trop d’entreprises et d’industries haut-normandes, pas la place pour les propos politiciens. Il faut faire preuve d’unité certes, à condition que nous posions de nouvelles bases collectives pour l’avenir. Guérir et panser les plaies, nous le faisons depuis trop longtemps alors que les responsabilités sont ailleurs. Il faut maintenant réagir et agir en mettant à plat les désordres économiques actuels et changer, tout simplement changer, les règles du jeu. Henri Ford parlait fort et juste quand il proclamait : « la négation de l’idée industrielle est la spéculation ».
Le système financier international explose, l’économie libérale se déchaîne, les salariés souffrent, tout va pour le mieux au pays de l’inconscience économique. A la spéculation inhumaine nous opposons une politique industrielle raisonnée, respectueuse de son environnement, donnant à chacun les moyens de vivre et offrant au pays innovation et prospérité.
Si le choix est très clairement affiché depuis 10 ans en Haute-Normandie d’investir massivement dans le savoir, l’intelligence et l’imagination collective, cela n’a rien d’un hasard, d’une lubie ou d’un luxe dont nous saurions nous passer.
La filière automobile haut-normande flirte avec l’excellence technologique et industrielle, accompagnée par un système public, sanitaire et économique très favorable. Nous avons ici tous les atouts de la réussite, et seules quelques décisions incohérentes ne doivent pas mettre à mal ce que, collectivement, nous construisons et soutenons depuis des décennies. Le savoir-faire d’hommes et de femmes courageux, travaillant pour certains depuis leur adolescence sur les chaînes de fabrication, ne saura être balayé par l’attrait d’un profit aussi scandaleux qu’il est inhumain et illogique.
Il nous faut donc réformer notre société d’ultra consommation où l’individualisme et le repli sur soi ne feront que creuser plus encore le fossé qui sépare cruellement les couches sociales. Région Haute-Normandie, nous sommes une puissance d’investissement incontournable. Nous sommes les premiers acteurs du développement économique raisonné. Nous sommes les premiers soutiens à la création d’emplois pérennes et non précaires. Nous nous mobilisons donc quotidiennement, par les fonds importants que nous dégageons, non sans difficulté. Car l’Etat aujourd’hui ne s’occupe plus de son territoire, en pratiquant le grand principe de l’intérêt général. Il est inquiétant que nous soyons encore obligés de le marteler sans cesse tant les attaques sont violentes. Plusieurs dizaines de millions d’euros manquent dans nos caisses dus à une conception dangereuse de la décentralisation, et des décisions fiscales à venir ne fragiliseront que plus encore notre budget. Nous ne sommes pas la région la plus riche de France mais seulement la mieux gérée. Nos marges sont faibles, il n’est pas concevable qu’elles se réduisent encore par le fait du prince, par des enjeux électoraux.
La réforme de l’Etat et des collectivités territoriales ne doit pas ressembler à une addition de « moins d’Etat » mais à une réflexion pour « mieux d’Etat ». Certes, le millefeuille des collectivités doit être allégé et mieux organisé. Une clarification nette des compétences peut être une première étape intéressante. Ouverts au débat nous le sommes bien entendu, mais nous resterons tout aussi fermes sur les réformettes politiciennes latentes.
Il serait gravissime de priver les communes, comme cela va être le cas pour Rouen bientôt, les agglos, les départements ou les régions de poursuivre massivement les aménagements de leur territoire. A eux seuls, c’est 70 % des investissements publics, et donc des milliers d’emplois, qui seraient remis en cause. Il serait temps de siffler la fin de la récréation à l’Elysée et de cesser les bassesses politiques des petits livres noirs. D’ailleurs, que reprocher à la Haute-Normandie ? Ses investissements pour les lycées ? Pour la formation ? Pour la culture et le sport ? Pour ses jeunes ? Son faible endettement ? Il n’y a pas la place pour des reproches ici. Aucune place. Après les mises en bouche de la décentralisation, il ne faudra pas compter sur nous pour attendre de savoir quel sera le plat de résistance électoral, bien mijoté dans les caves de l’Elysée et du Ministère de l’Intérieur, qui nous sera servi pour les prochaines échéances. Certains rêvent de se voir déjà à telle ou telle place ? Qu’ils se rassurent, ils sont les seuls à y penser. D’autres sont trop occupés en ce moment pour laisser du temps à ces questions annexes. Nous continuons donc, sans changer nos méthodes ni nos orientations stratégiques, de travailler à vos côtés, Monsieur le Président, pour l’intérêt des haut-normands.
Bilan contre bilan, projet contre projet, les seuls calculs ne suffiront pas à arrêter le progrès d’une Haute-Normandie motivée et en bonne santé, certes très fragile, mais en bonne santé.

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